Andrei Molodkin, Red and Black, Biennale de Venise, 2009.
photo : permission | courtesy Galerie Orel Art, Paris
1. Lorsque quelqu'un décède, c'est un grand jour pour ceux et ­celles qui veulent apprendre comment célébrer la différence la plus ­fondamentale : la différence entre la vie et la mort. Cette dernière peut être aussi somptueuse que la première. Les funérailles sont tristes sur le plan du contenu, et relèvent de la célébration, sur le plan de la forme, kitsch et « éducatives » pour ce qui est de la sémiologie des spectacles de masse. Elles se distinguent des autres événements par leur manière d'être liées à la symbolisation du surplus. Le principe de réalité perd sa ­dominance, tandis que le principe de plaisir prend inversement plus de poids ­lorsque nous célébrons tristement notre capacité de trouver refuge dans la mélancolie, comme Marcel Proust et Walter Benjamin. Lorsque je ­regarde les Neuf pots (1966) de Marcel Broodthaers, il me vient d'autres titres à l'esprit, comme « nudité dentaire », « striptease de dents », etc. Aux États-Unis (et dans plusieurs autres pays), le ­sourire est un code social, un attribut essentiel des transactions d'achat et de vente : on s'attend à un sourire de la part des vendeurs d'actions, des vendeurs de politique et des vendeurs d'amour. Mais qu'est-ce qu'un sourire, sinon le dévoilement de la structure osseuse ou, plus particulièrement, du crâne, dont les dents font partie ? Je fais référence à l'étalage partiel du squelette ; partiel, parce que son exposition complète est reportée à notre mort. Malgré le fait qu'il s'agisse d'une manifestation de la mort chez les vivants, un sourire n'est pas moins considéré comme un signe de bonnes manières et de bonne humeur. Et pourtant, la vue d'ossements humains exhumés d'une tombe n'enchante personne. La même chose est vraie en ce qui concerne les fractures osseuses ouvertes, que l'on ne peut regarder sans frémir. Apparemment, la joie que nous éprouvons à la vue d'une bouche ouverte (souriante) et notre empressement à sourire ne sont rien d'autre qu'une célébration de la mort. La mort, « illustrée » par deux somptueux squelettes que l'on pourrait ­surnommer « l'éternité nue », figure dans End Game (2004) de Damien Hirst.

Si Skull (2001) de Sherrie Levine regorge d’interprétations similaires, cette œuvre offre également une analogie avec le roi Midas, condamné à changer tout ce qu’il touchait (y compris son crâne) en or. Or, n’est-ce-pas la même touche – la touche de Goldfinger – qui ­transforme l’art « autonome » en un produit de l’industrie culturelle ? Et cette ­métaphore du crâne doré ne porte-t-elle pas les traces de ce que les psychanalystes appellent « érotisme anal » ou « phase anale » (comparable au stade ­d’accumulation primaire en science économique) ? Décelable dans la petite enfance, la passion avec laquelle le bébé retient ses fèces de manière à obtenir plus de plaisir au moment de la défécation devient, chez l’adulte dont l’érotisme anal est déplacé dans l’inconscient, la passion de retenir et d’accumuler de l’or (du fric), qui ressemble à des fèces1 1 - Dans ce contexte, la promesse faite par Lénine d’une toilette en or sur laquelle tout le monde allait pouvoir s’asseoir dans l’avenir confirme la nature anale de plusieurs utopies sociales. . Voilà comment certaines personnes deviennent des banquiers ou des collectionneurs de pièces de monnaie. Les intellectuels sont des ­collectionneurs du savoir : au lieu de collectionner des métaux ­précieux, ils collectionnent des pensées précieuses. Pour eux, le plaisir anal s’étend aux noms et aux titres imprimés sur la couverture des livres. Ce revirement de la fonction ­symbolique explique en partie pourquoi nous référons constamment à des « individus paradigmatiques », pour ainsi les érotiser et les ­fétichiser.

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Cet article parait également dans le numéro 67 - Trouble-fête
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