photo : Paul Litherland
S’interroger sur la notion de fragilité propre à certaines œuvres actuelles m’amène tout d’abord à soulever la question de la pérennité en art. On sait combien toutes ces considérations de durabilité, de préservation et de restauration préoccupent les institutions muséales. Un exemple à la fois extrême et paradoxal de cette lutte contre le passage du temps siège peut-être dans la présentation de La Joconde de Léonard de Vinci au Musée du Louvre, temple ultime de la pérennité. Le tableau, sous la surveillance constante d’un agent de sécurité à l’affût des flashes interdits et des vandales éventuels, est soigneusement enfermé dans une vitrine sécurisée. Outre le fait de devoir se glisser à travers le bloc de visiteurs en pleine consommation de la pièce, on pourrait être déçu du résultat de l’expérience esthétique, s’il en est. Les précautions de sécurité, la vitre teintée, nous éloignent radicalement de l’observation du tableau dans un contexte plus traditionnel, simplement posé au mur. Ainsi, l’expérience actuelle se traduit plus par une mise en scène de la limitation d’accès à l’œuvre sous prétexte de sa préservation des ravages du temps. Le paradoxe de cette situation orchestrée par le musée tient au fait que, loin d’être déçus de leur visite, les amateurs semblent d’autant plus fascinés par cette pièce que la protection – telle un socle institutionnel1 1 - Si le socle classique permet de mettre une sculpture en valeur, tel un piédestal, cette protection extrême assumée par le musée participe ici insidieusement à valoriser le tableau. – en est largement manifestée. Sa fragilité exacerbe alors son caractère précieux. Ici, le musée ne nous propose donc plus tant une expérience esthétique de la peinture qu’une consommation fétichiste de l’antique nourrie de notre fascination pour les réalisations qui ont su conquérir le temps ; pour les artistes qui tendent vers l’immortalité.
En dépit de toutes les techniques de pointe permettant l’entretien, la restauration et la préservation des œuvres, il est concrètement impossible de maintenir leur durée de vie éternellement. Comment alors parvenir à défier le temps ? Figure marquante de l’art conceptuel, Daniel Buren fixe les jalons de l’existence de ses œuvres par l’instauration de ses « avertissements ». Ces documents accompagnant la vente de chacune de ses pièces posent entre autres les modalités de restauration de ses œuvres. Ce stratagème contractuel impose à l’acheteur de respecter des règles précises pour que l’œuvre acquise conserve la signature de l’artiste.
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