Gregor Schneider « Washing Room », Süßer Duft, La Maison Rouge, Paris, 2008.
SODRAC (2009)
Photo : permission de l'artiste & VG Bild-Kunst Bonn
Dans la file d’attente, une rumeur monte. Ceux qui sont devant ­s’agitent. Ils discutent à voix haute avec le gardien qui leur sourit et qui avec ses mains fait des gestes comme pour les rassurer.  Tout le monde se ­regarde. Le gardien quitte son poste et s’approche pour nous prévenir : « Le temps d’attente est d’environ cinquante ­minutes. » Mon voisin répète interloqué : « Cinquante minutes ? Mais que peuvent-ils bien faire là-dedans ? C’est si grand que ça ? » Le ­gardien se contente de sourire avec mystère. Mon voisin tente un regard interrogateur, mais rien à faire, le gardien ne répondra pas. Face à nous sur un mur et pour seule explication, il est écrit : « Gregor Schneider Süßer duft1 1  - Du  22 février au 18 mai 2008, l’artiste allemand Gregor Schneider présentait ­l’installation Süßer duft à La Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert (Paris). ». Le gardien reçoit un message sur son walkie-talkie et s’adresse au visiteur qui se tortille d’impatience près de lui : « Avez-vous lu ce document ? » L’homme acquiesce. « Parfait, alors si vous êtes d’accord, inscrivez votre nom et votre prénom. » Le gardien lui tend un stylo et, ­pointant du doigt le bas d’une feuille, ajoute : « Signez ici. » Dans la queue, ­chacun s’est tu comme pour entendre l’explication. L’homme ­s’exécute, se retourne vers nous une dernière fois et se dirige vers le couloir indiqué par le gardien. À présent, chaque visiteur attend ­fébrilement le moment où il pourra lire à son tour LE document en question et peut-être signer. Arrive enfin le moment tant espéré. Sur le mur, une petite affiche déclare : « En raison des conditions particulières requises par l’artiste, l’exposition Süßer duft se visite un par un. Si vous êtes ­claustrophobe, cardiaque ou si vous appréhendez l’obscurité totale, il est préférable de ne pas entrer ou de vous faire accompagner par quelqu’un. Nous ­déconseillons par ailleurs l’exposition aux femmes enceintes. Sachez que vous ne courez aucun risque. Si vous ne trouvez pas la sortie, ­attendez patiemment : un gardien sait que vous êtes là et viendra vous chercher. » 

L’obscurité totale… Aucun risque… Cela laisse songeur. Le gardien est revenu et se balance d’un pied à l’autre ; il joue ­distraitement avec l’antenne du ­walkie-talkie. Lorsqu’un grésillement se fait ­entendre, il sursaute et signifie à un visiteur que son tour est venu en lui tendant le formulaire à signer. L’homme plisse les yeux comme pour mieux saisir la mesure de ce qui lui est demandé et se met à lire : « Chers visiteurs en raisons des conditions particulières requises par l’artiste, l’exposition Süßer duft se visite individuellement. La ­configuration de l’exposition ne ­permettant pas un gardiennage traditionnel, chaque visiteur est invité à prendre ses responsabilités en signant la décharge qui suit. La Maison Rouge décline toute responsabilité sur les éventuels dommages ­physiques ou matériels subis dans l’exposition. En signant ci-dessous vous déclarez avoir pris connaissance de ces conditions. » L’homme relève la tête, sa bouche se tord en grimaces. Il paraît contrarié, embarrassé. Il balbutie quelque chose à l’attention du gardien, esquisse un sourire gêné et s’éloigne rapidement en direction de la sortie du centre d’art. Nous le regardons partir, stupéfaits. La rumeur enfle de nouveau dans la file d’attente. Les visiteurs sont là comme au pied de l’échelle qui mène au grand plongeoir. Inquiets et nerveux. Cinquante minutes d’attente : on ne peut tout de même pas renoncer si près du but. Toutefois, au pied d’un plongeoir, nous aurions au moins la satisfaction de savoir ce qui nous attend, de voir les autres sauter et remonter à la surface de l’eau. Mais Süßer duft avale les spectateurs les uns après les autres sans les recracher. Aucun ne revient vers nous pour nous raconter. Pas de récit pour nous rassurer.

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Cet article parait également dans le numéro 66 - Disparition
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