Les déchets comme dispositif narratif dans l’art contemporain
La nourriture et les déchets semblent se situer aux deux extrémités du processus de digestion : d’un côté, ce qui est destiné à être ingéré ; de l’autre, ce qui résulte de la consommation. Le croisement entre les deux est rare, car leur juxtaposition génère à coup sûr de l’abjection. Bien que j’apprécie la manière dont l’abjection se traduit dans l’art, mon intérêt se situe ailleurs. Je m’interroge sur les caractéristiques temporelles de la nourriture et des déchets, leur valeur respective et leur capacité à ouvrir des perspectives imprévues lorsqu’ils entrent dans la composition d’œuvres d’art.
En consultant les archives de Esse, je remarque les numéros 50 (Nourritures) et 64 (Déchets), car ils sont entièrement consacrés à l’exploration de la place de la nourriture, des déchets et des restes dans l’art contemporain, au-delà de la simple génération d’abjection. Ils portent sur les questions du gaspillage alimentaire, de la production excessive de nourriture, de la consommation, de l’accumulation de déchets, de l’obsolescence programmée et de la responsabilité humaine face à l’instabilité environnementale. Dans l’éditorial du numéro 64, la directrice de la revue, Sylvette Babin, souligne avec éloquence que « les multiples formes de déchets, les lieux qui les reçoivent et les différentes œuvres qui en découlent pourront nous en apprendre un peu plus sur nous-mêmes1 1 - Sylvette Babin, « Le déchet : inspiration ou expiation ? », Esse, no 64 (automne 2008). ». La sorte d’effet miroir des déchets (qu’ils proviennent d’aliments ou d’objets) est très présente aujourd’hui, 15 ans après la publication du numéro « Déchets » et près de 20 ans après celle de « Nourritures ». Dans le cadre de ma résidence de recherche, je reviens sur ces numéros pour me pencher sur certains des concepts proposés par leurs auteurs et autrices. En me basant sur ces concepts, je tenterai de développer une compréhension des déchets et de la nourriture comme dispositifs narratifs et temporels lorsqu’ils entrent dans la composition d’œuvres d’art contemporaines et me demanderai si cela peut se faire sans tomber dans le piège des logiques de l’abjection et de l’esthétisation.