Privilégier la persistance non humaine
Pendant sa résidence numérique réalisée en partenariat avec Art Volte et Érudit, Olivia Vidmar s'est intéressée au concept de « troisième nature ». En mobilisant des réflexions issues de l’anthropologie, de l’histoire de l’art et de la conservation, l'autrice analyse comment des artistes et théoricien·nes remettent en question l’anthropocentrisme, privilégient des relations horizontales avec le vivant et proposent des formes de soin fondées sur le renoncement au contrôle, la perte et ce qu'elle nomme la « persistance non humaine ».
Dans son ouvrage intitulé Le champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre sur les ruines du capitalisme, l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing propose le terme « troisième nature » pour désigner les milieux où prospèrent les réseaux mycéliens, connus pour leur capacité à se développer dans des environnements hostiles et apparemment dépourvus de nutriments. La troisième nature qualifie les enchevêtrements entre l’intervention humaine et la vie non humaine qui se manifestent dans des lieux ou des systèmes ni entièrement soustraits à l’infrastructure capitaliste (première nature) ni complètement contrôlés par les êtres humains (seconde nature). La vie dans les périphéries urbaines, les sites industriels abandonnés et les paysages légués par les activités d’extraction se situe dans la liminalité de la troisième nature, c’est-à-dire « ce qui réussit à vivre malgré le capitalisme1 1 - Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde : sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, traduit de l’anglais par Philippe Pignarre, Paris, La Découverte (Les Empêcheurs de penser en rond), 2017, p. 22. ». Quels rôles jouent les artistes et les commissaires dans ces environnements façonnés par des histoires anthropiques complexes, où les êtres humains n’occupent plus la position centrale ?
Au cours de cette résidence, j’ai parcouru les archives de Esse et d’Érudit à la recherche de stratégies mises en œuvre par les artistes et les commissaires pour composer avec de tels contextes. Comment prennent-ils et elles en compte ces assemblages de formes de vie, de relations et d’écologies qui persistent, s’adaptent ou émergent dans les ruines laissées par les transformations capitalistes ? Mes interrogations s’inscrivent dans une approche curatoriale des milieux anciens ou en ruine qui sont vulnérables à l’entropie et ouverts aux écologies non humaines. Plutôt que de résister à la perte et d’accorder la primauté à la préservation, la géographe culturelle Caitlin DeSilvey propose la notion de « conservation palliative » comme voie alternative : celle d’une fin intentionnelle de la domination humaine présumée sur ces milieux. Dans l’écart entre abandon et attention, la conservation palliative accueille la dégradation de la matière et avance que le soin de ces environnements peut résider dans le renoncement au contrôle2 2 - Caitlin DeSilvey, Curated Decay: Heritage beyond Saving, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2017, p. 21.. Ainsi, dans le cas d’un phare désaffecté cher à une communauté, mais menacé de disparition imminente en raison de l’érosion côtière, DeSilvey invite à un déplacement du regard. Si, au lieu de voir le phare comme un objet statique à préserver, nous l’envisagions comme un processus, nous pourrions situer sa persistance dans le fait que sa matière s’intègre à d’autres systèmes et processus physiques, matériels, culturels et sociaux – ces deux derniers étant peut-être les plus durables3 3 - Caitlin DeSilvey, « Palliative Curation and Future Persistence: Life after Death », dans Cornelius Holtorf et Anders Högberg (dir.), Cultural Heritage and the Future, Londres, Routledge, 2021, p. 225..