Koo Jeong-A[sans titre | untitled], Yvon Lambert, Paris, 1999.
Photo : permission | courtesy Koo Jeong-A &
Yvon Lambert Paris, New York
Parce qu’il comporte des miettes de biscuits, de la poudre de cachets d’aspirine ou des papiers d’emballage, le travail de l’artiste coréenne Koo Jeong-A peut être situé dans la voie du recyclage esthétique des déchets. Initiée par les avant-gardes du début du 20e siècle, cette pratique se perpétue à travers le Nouveau réalisme, jusqu’à Christian Boltanski, dont Jeong-A a été l’élève à l’École des Beaux-Arts de Paris dans les années 1990. Pourtant, un monde la sépare de la tradition artistique occidentale. En effet, sous l’objectif de Man Ray ou de Brassaï, les détritus changent d’échelle. Dans l’Élevage de poussière1 1  - Élevage de poussière de Marcel Duchamp a été photographié par Man Ray en 1920 et publié par André Breton dans Littérature en 1922. , les saletés accrochées au Grand Verre de Duchamp se transforment en un champ de ruines. Dans les Sculptures involontaires de Brassaï2 2  - Photographies publiées dans Minotaure, nos 3-4, 1933. , les tickets de bus ou de métro retrouvés au fond des poches prennent l’allure de ­vestiges. De même, l’Objet désagréable à jeter de Giacometti, une œuvre dont on se débarrasserait telle une ordure, inutile et repoussante, ne l’est en réalité que métaphoriquement, étant coulée en bronze pour perdurer. Et ainsi jusqu’à Boltanski qui, avec Les archives de C.B. 1965-1988, enferme tout ce qu’il trouve dans son atelier, du plus précieux au plus trivial, dans 646 boites à biscuits usagées, empilées en un imposant mur de fer. Toutes ces œuvres qui parcourent le 20e siècle associent l’art à la monumentalité. Elles présentent les déchets comme des vestiges à conserver. Au contraire, chez Jeong-A, la poussière reste poussière et le tas de balayures reste un tas qui finira à la poubelle. Ses réalisations n’ont aucunement la prétention d’accéder à une dimension supérieure en se fossilisant pour l’éternité. Et c’est précisément l’utilisation des rebuts qui lui permet d’évacuer la monumentalité en la dénonçant comme une pratique désormais obsolète3 3  - Philippe Vergne, dans son texte Présence distraite, qui situe Koo Jeong-A par ­rapport à l’art conceptuel et au post-modernisme, est le premier à parler de son ­travail en termes d’anti-monumentalité. Il la qualifie même d’« anti-Richard Serra »… Il est aussi le premier à faire un rapprochement avec les postcolonial studies. Voir catalogue Koo Jeong-A, Espace 315, Centre Pompidou, 2004, p. 18-23.. Ce faisant, elle participe à l’émergence d’un nouveau type d’œuvres, vouées, sans pathos, à la destruction.

Un vieux pot de fleurs, une carcasse de chauffe-eau, des morceaux de bambou, étaient, entre autres, les objets présentés par Jeong-A lors de l’une de ses premières expositions en 1997. Elle jetait là les bases de son travail à venir : la réalisation d’installations qui, subtilement mais ­fermement, s’opposent à la monumentalisation du passé. Dans une salle vitrée surnommée « l’aquarium » du Musée d’art moderne de la ville de Paris, l’artiste avait entreposé des objets trouvés dans la cave de son ­studio situé rue de l’Aqueduc. Aquarium, Aqueduc, le ­rapprochement de ces deux mots liés à la Rome antique avait suffit à provoquer le ­déménagement incongru de ces éléments qui ainsi ­sortaient de l’ombre. Puis, avant l’ouverture de l’exposition, Jeong-A les avait classés, comme pour les découvrir et se les approprier, selon une logique impénétrable. Comme le souligne Hou Hanru, elle procédait là à une sorte ­d’archéologie4 4 - « Quelques remarques sur le travail de Koo Jeong-A », catalogue de l’exposition Aqueduc, ARC, Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1997. . Mais une sorte seulement, car chez Jeong-A, aucune exploitation des ­éléments mis au jour n’est envisageable : dans une situation où l’on aurait attendu la découverte d’objets témoignant d’un passé qui ­concerne notre humanité, Jeong-A a exposé les effets d’anciens locataires anonymes, comme seuls vestiges possibles de la civilisation contemporaine qui enfouit et exhume elle-même ses propres ruines. Ni monuments ni documents, les éléments trouvés dans la cave avaient trait à un passé récent, singulier, sans enjeux fondamentaux, si ce n’est précisément le constat qu’aujourd’hui aucun passé ne peut plus se constituer en héritage universel5 5 - La même année, elle réalisait un travail similaire dans un ancien garage, 28, rue Rousselet à Paris. Pour l’exposition Too :/www.so.up/there, à l’invitation du ­collectionneur Jean Chatelus, Koo Jeong-A avait rassemblé et trié toutes les ­poussières, débris et autre détritus qui s’étaient accumulés dans le local désaffecté. .  

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Cet article parait également dans le numéro 64 - Déchets
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