photo : permission de | courtesy of Jessica Bradley Art + Projects, Toronto
Entre la fabrication artisanale d’objets de porcelaine et le remploi de cette technique par des artistes actuels, la variation provoque un décalage, voire un certain « déphasage1 1 - J’emprunte ce terme à Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ? , trad. de l’italien par Maxime Rovere, Paris, Payot & Rivages, 2008, p. 43. » autour de la dimension matérielle et iconographique de l’objet. Elle invite à remettre en question la nature de ce savoir-faire et ses déclinaisons artistiques et conceptuelles. Fidèles au processus technique qu’impose la fabrication de porcelaine – qui requiert moulage, assemblage, cuisson et peinture –, les artistes Shary Boyle, Laurent Craste et Brendan Lee Satish Tang défigurent pourtant l’objet traditionnel en en exagérant l’ornement, en en transformant l’imagerie originelle, en le vandalisant ou en exhibant ses propriétés matérielles. Plus largement, la brèche entre l’origine de ce savoir-faire manuel et sa réactualisation dans les pratiques artistiques contemporaines ne saurait être dissociée de contingences historiques et socioéconomiques. En effet, de la première production en Extrême-Orient à celle de l’Europe quelques siècles plus tard, ces contingences ont déterminé les dimensions esthétique et symbolique que la démarche de ces trois artistes nous force aujourd’hui à reconsidérer. Moins narratif que métaphorique, le travail de Boyle, Craste et Tang réitère un vocabulaire matériel et iconographique qui met en avant la porcelaine comme archétype historique de l’art décoratif. Empreint d’un passé lié aux conquêtes économiques, l’objet de porcelaine témoigne des premières explorations marchandes, responsables de la forme initiale du désenclavement des continents dans laquelle s’enracine aujourd’hui le phénomène de la mondialisation.
La porcelaine : un savoir-faire traditionnel
Communément nommée « or blanc » pour la pureté de sa blancheur et sa translucidité, la porcelaine a fait l’objet d’un commerce naval prolifique entre la Chine et l’Europe du 16e au 18e siècle – avant la découverte, par l’Allemagne et la France, de la recette de la céramique blanche et de gisements de kaolin. Chacun de ces pays a élaboré depuis un langage stylistique et des techniques particulières dont les œuvres de Boyle, Craste et Tang s’inspirent, se distinguant entre elles a fortiori par leur attachement spécifique à l’un ou l’autre de ces styles décoratifs : tandis que les figurines de la série Porcelain Fantasy de Boyle font référence à la technique développée à Meissen2 2 - Parmi les techniques développées par la manufacture de Meissen et employées par Boyle pour la confection de ses porcelaines, notons la dentelle sur porcelaine, technique qui consiste à tremper la dentelle dans la porcelaine liquide avant de la poser directement sur la figurine. Lors de la cuisson, la fibre du tissu brûle, ne laissant que son empreinte dans la porcelaine. La manufacture est également reconnue pour l’éclat de ses couleurs et pour les scènes mythologiques de groupe de Johann Joachim Kändler – maître sculpteur ayant fait la réputation de la manufacture lorsqu’il s’y joignit en 1730. Ces scènes de groupe ont particulièrement influencé les sujets mythologiques des œuvres de Shary Boyle., par leur style ornemental rococo marqué entre autres par le travail de dentelle et par les motifs authentiques de fleurs qui se multiplient, par exemple, dans Snowball (2006), celles de Laurent Craste s’inspirent davantage de l’histoire et de la facture des porcelaines de Sèvres. Cette manufacture, fondée sous le règne de Louis XV par Mme de Pompadour pour la cour royale, exemplifie le cadre idéologique auquel répondait alors la fabrication de porcelaine. Par sa thématique, la collection Iconocrash (2010) de Craste évoque le vandalisme et la destruction des objets décoratifs ayant appartenu à la classe bourgeoise et à la noblesse pendant la Révolution française. Quant à l’iconographie des porcelaines de Tang, elle fait écho à celle des porcelaines produites sous le règne de la dynastie Ming au 15e siècle. Exécutés traditionnellement dans les teintes de bleu et de blanc, les motifs et symboles floraux et végétaux ainsi que la figure du dragon auront servi depuis à identifier et à inscrire ces objets dans le temps. Juxtaposant à ces éléments visuels aujourd’hui standardisés du « made in China » des objets non définis et non identifiables tirés de mangas japonais fort populaires de nos jours en Occident comme en Orient, la série Manga Ormolu (2009) de Tang montre la tension entre ces deux objets iconiques de l’Extrême-Orient. Ces artistes, on le voit, défigurent une tradition de l’objet décoratif, dans laquelle ils s’inscrivent pourtant grâce à la réitération de savoir-faire artisanaux.
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